L’Institut canadien des actuaires (ICA) a récemment publié le Projet de recherche sur la mortalité des retraités canadiens 2024. Il s’agit d’une mise à jour très attendue des tables de mortalité de base des retraités de l’ICA pour l’industrie des régimes de retraite au Canada. Les nouvelles tables de mortalité de base publiées conjointement avec le rapport sont appelées les tables de mortalité des retraités canadiens 2024 (CPM2024).
Dans nos trois précédents articles de cette série, nous avons présenté un aperçu de l’établissement de ces tables, discuté de la façon dont les nouvelles tables tiennent compte de la diversité de l'expérience observée dans les régimes de retraite canadiens et exploré l’approche adoptée pour tenir compte de la pandémie de COVID-19. Dans cet article, nous examinons les considérations dont les experts devraient prendre en compte lors de l’établissement d’hypothèses d’amélioration future de la mortalité aux fins d’utilisation avec les nouvelles tables CPM2024.
Le prochain (et dernier) article de cette série portera sur les considérations à prendre en compte lors de l’utilisation des tables CPM2024 dans le cadre des études d’expérience.
Mortalité de base et tendances / améliorations
Il existe deux éléments fondamentaux pour estimer la mortalité future :
- les taux actuels auxquels les personnes de différents âges sont susceptibles de décéder au cours de l’année suivante (appelés mortalité actuelle ou mortalité de base);
- la manière dont ces taux devraient évoluer à l’avenir (appelée tendances de mortalité ou les améliorations futures de la mortalité).
Combiner ces deux éléments fournit des taux de mortalité pour toute année future et permet d’estimer l’espérance de vie des personnes actuellement en vie.
Lors du choix d’hypothèses de la mortalité de base et d’amélioration future pour un objectif donné, il est important de choisir des hypothèses adaptées à cet objectif et qui interagissent de manière cohérente. Voici les principales caractéristiques des tables CPM2024 à considérer pour évaluer les hypothèses d’amélioration de la mortalité compatibles :
- Elles sont calibrées à partir des données des retraités canadiens bénéficiant de régimes à prestations déterminées (PD).
- La date d’entrée en vigueur des tables est le 1ᵉʳ janvier 2024.
- L’impact du pic de la COVID-19 du printemps 2020 a été retiré.
Population générale par rapport aux retraités bénéficiant de régimes à PD
Les tables CPM2024 sont calibrées à partir des données des retraités canadiens bénéficiant de régimes à PD et sont conçues pour fournir des taux de mortalité représentatifs des régimes à PD canadiens moyens. Nous nous attendons donc que l’utilisation la plus courante de ces tables sera pour l’évaluation des passifs des régimes de retraite à PD canadiens. Ainsi, elles devraient être jumelées à des hypothèses d’amélioration de la mortalité qui conviennent à cette fin.
Tant l’ensemble des données de calibration du projet CPM2024 que les données de Club Vita indiquent que, récemment, la population canadienne de retraités bénéficiant de régimes à PD a connu une amélioration de la mortalité supérieure à celle de la population générale :
- Dans l’étude CPM2024, les chercheurs ont élaboré leur propre échelle d’amélioration de 2011 à 2024, fondée sur les données du Projet de recherche sur la mortalité des retraités canadiens 2024 (l’impact de la COVID-19 ayant été retiré), appelée CPM2024 H1D, disponible ici. Ils observent que cette échelle présente des améliorations plus élevées, en particulier chez les hommes, au cours de cette période que celles de la récente échelle d’amélioration ICA-MI-2024, qui a été calibrée à partir de données de la population générale.
- Des recherches récentes de Club Vita ont également révélé que les récentes améliorations de la mortalité ont été plus élevées chez les retraités canadiens bénéficiant de régimes à PD par rapport à la population générale, et encore plus élevées chez les retraités bénéficiant de régimes à PD issus de groupes socioéconomiques plus favorisés.
Les experts devront tenir compte de ces conclusions lorsqu’ils évalueront quelle échelle d’amélioration utiliser pour projeter les taux de mortalité futurs des retraités canadiens bénéficiant de régimes à PD. Cette différence en matière d’améliorations persistera-t-elle à court terme, à long terme et/ou seulement pour certains groupes socioéconomiques ? De plus, les échelles d’amélioration proposées tiennent-elles compte de ces points de vue ?
Considérations relatives à la COVID-19
La mortalité élevée pendant la pandémie de COVID-19 a créé des défis particuliers pour l’établissement des hypothèses de mortalité et, en particulier, pour la façon de combiner la mortalité de base et les échelles d’amélioration.
En général, les tables de base sont établies à l’aide de données couvrant plusieurs années. Toutefois, lorsque l’on combine des tables de base avec les améliorations, on applique généralement les améliorations à partir de la date d’entrée en vigueur des tables de base, qui correspond souvent, mais pas toujours, à l’année centrale de l’ensemble de données des tables de base.
Il est important de tenir compte à la fois de la date d’entrée en vigueur des hypothèses de mortalité de base et de déterminer si les données utilisées pour établir les tables ont été touchées par une mortalité élevée pendant la pandémie de COVID-19. Dans la mesure où les données de calibration d’un ensemble de tables de base couvrent partiellement la période de la pandémie, il est essentiel qu’elles soient associées à un ensemble d’améliorations de la mortalité adoptant une approche cohérente à l’égard de la COVID-19.
Les tables de base CPM2024 sont calibrées à partir de données couvrant les années 2011 à 2021. Cependant, l’impact de la mortalité élevée due à la COVID-19 du printemps 2020 a été retirée (voir notre article précédent sur la prise en compte de la COVID-19 pour plus d’information). De plus, la date d’entrée en vigueur des taux de mortalité a été projetée au 1ᵉʳ janvier 2024, en utilisant une hypothèse de tendance dérivée de l’expérience pré-COVID observée dans l’ensemble de données.
Les graphiques ci-dessous illustrent la situation des données de mortalité liées à la COVID-19 à l’aide de données sur la population canadienne. Ils présentent les taux de mortalité normalisés pour l’ensemble de la population canadienne, dont la moyenne est établie sur une population fixe de personnes âgées de 65 à 95 ans. Les points mauves indiquent les taux de mortalité réels tirés des données sur la population canadienne. La ligne pointillée grise indique la tendance sous-jacente estimée des taux de mortalité en fonction des données pré-COVID jusqu’en 20191.
Le point vert indique une estimation de la mortalité en 2024 fondée sur des données pré-COVID extrapolées à l’aide de la tendance observée avant la pandémie. Comme on peut le constater, cette estimation donne une mortalité légèrement inférieure à la mortalité (provisoire) observée dans la population canadienne en 2024. Les taux de mortalité dans les tables de base CPM2024 correspondent à ce point vert, mais sont calculés à partir des données de la population de retraités bénéficiant de régimes à PD du Projet de recherche sur la mortalité des retraités canadiens 2024 plutôt qu’à partir de celles de la population générale canadienne.
Source : Données jusqu’en 2023 tirées de la Base de données sur la mortalité humaine (BDMH) (www.mortality.org), les données de 2024 sont estimées à l’aide de la table de mortalité de Statistique Canada. Les tendances pré-COVID sont fondées sur le modèle CMI_2024 calibré avec des données jusqu’en 2019 avec un taux à long terme de 1,3 %.
Le fait que les taux de mortalité CPM2024 aient été ajustés pour éliminer l’impact de la COVID-19 nous fournit un point de départ utile et sans équivoque pour notre modélisation. La façon dont ces données sont projetées à partir de leur date d’entrée en vigueur en 2024 dépendra de notre opinion sur l’effet durable de la pandémie de COVID-19 sur les taux de mortalité.
Point de vue 1 : la pandémie de COVID-19 n’a pas eu d’effet durable sur les taux de mortalité.
Si vous estimez que la COVID-19 n’aura pas d’impact durable sur les taux de mortalité, vous devrez alors associer des tables de base comme les tables CPM2024 à une hypothèse d’amélioration de la mortalité qui n’intègre aucun effet de la COVID-19 à compter de 2024.
Une option consiste à utiliser une hypothèse d’amélioration fondée sur les tendances pré-pandémiques. Il existe un certain nombre de choix pour cette option, notamment les trois modèles couramment utilisés publiés par l’ICA : CPM-B (calibré avec des données jusqu’en 2011), MI-2017 (calibré avec des données jusqu’en 2013) et ICA-MI-2024 (calibré avec des données jusqu’en 2019), ou en utilisant un autre modèle calibré avec des données canadiennes, comme le modèle CMI illustré précédemment. Les graphiques ci-dessous montrent ces solutions alternatives. Veuillez noter que cette option, jumelant CPM2024 et ICA-MI-2024, a été proposée par l’ICA pour être utilisée dans les calculs de la valeur actualisée dans leur récente communication.
Source : Données jusqu’en 2023 tirées de la Base de données sur la mortalité humaine (BDMH) (www.mortality.org), les données de 2024 sont estimées à l’aide de la table de mortalité de Statistique Canada. Les modèles ICA-MI-2024, MI-2017 et CPM-B sont accessibles auprès de l’Institut canadien des actuaires (www.cia-ica.ca/fr/). Les tendances pré-COVID sont fondées sur le modèle CMI_2024 calibré avec des données jusqu’en 2019 avec un taux à long terme de 1,3 %.
Il existe également diverses méthodologies pour calibrer les hypothèses d’amélioration future de la mortalité qui utilisent des données provenant des périodes pandémique et post-pandémique. Le Continuous Mortality Investigation (CMI) du Royaume-Uni a développé une méthodologie de modélisation appelée « ajustement calibré » qui permet d’intégrer le jugement actuariel quant à la mesure dans laquelle la mortalité élevée récente est attribuable aux effets persistants de la pandémie dans les échelles d’amélioration. Nous avons exploré cette technique de modélisation en détail lors d’un récent webinaire de Club Vita.
Les graphiques ci-dessous illustrent une calibration d’un ajustement calibré appliqué aux données de la population canadienne, en supposant que les niveaux de mortalité plus élevés récents sont temporaires et que la mortalité reviendra bientôt aux niveaux attendus avant la pandémie. Nous avons également illustré la tendance sous-jacente des taux de mortalité en excluant l’impact présumé de la pandémie.
Source : Données jusqu’en 2023 tirées de la Base de données sur la mortalité humaine (BDMH) (www.mortality.org), les données de 2024 sont estimées à l’aide de la table de mortalité de Statistique Canada. L‘ajustement calibré et la tendance sous-jacente sont issus de la calibration avancée de Club Vita du modèle CMI_2024 à partir des données de la population canadienne avec un taux à long terme de 1,3 %.
Avertissement : L’approche d’ajustement calibré est incompatible avec des tables comme CPM2024. Cette approche suppose des améliorations élevées à court terme pour ramener les taux de mortalité récemment élevés vers des niveaux conformes à ceux attendus avant la pandémie, ce qui est incompatible avec une table de base dans laquelle on a déjà supprimé l’impact de la COVID-19. Pour utiliser la technique de modélisation d’ajustement calibré avec des tables comme CPM2024 desquelles on a retiré les données liées à la COVID-19, il faut plutôt utiliser la tendance sous-jacente du modèle, comme l’indique les lignes pointillées bleues dans les graphiques ci-dessus.
Point de vue 2 : la pandémie de COVID-19 a eu un effet durable sur les taux de mortalité.
Bien sûr, il est possible que la pandémie ait laissé un effet durable sur les taux de mortalité dans les régimes de retraite canadiens. Si vous jugez que tel est le cas, il faudra faire preuve de prudence lors de l‘établissement des taux de mortalité dans le contexte post-pandémique et il ne sera pas approprié d’utiliser des tables de base desquelles on a retiré l’impact de la COVID-19 conjointement avec des améliorations pré-pandémiques.
Il existe plusieurs options pour ce cas, notamment des ajustements par changement progressif aux taux de mortalité de base, l’ajustement des taux d’amélioration à long terme et la calibration des améliorations initiales aux données émergentes, en supposant que nous entrons dans une sorte de « nouvelle normalité » suivant la pandémie. Ci-dessous, nous présentons la trajectoire découlant des taux de mortalité si l’on calibre un modèle d’amélioration à partir des données de la population canadienne jusqu’en 2019 et 2023-2024, en sautant essentiellement l’impact des données de 2020-2022 et en supposant que 2023-2024 constitue la période de nouvelle normalité. Par rapport à ce point de vue, le modèle ICA-MI-2024, qui est uniquement fondé sur des données pré-pandémiques, impliquerait généralement des taux d’amélioration de la mortalité plus élevés à court et à moyen terme, reflétant une perspective plus optimiste.
Source : Données jusqu’en 2023 tirées de la Base de données sur la mortalité humaine (BDMH) (www.mortality.org), les données de 2024 sont estimées à l’aide de la table de mortalité de Statistique Canada. Les tendances pré-COVID sont fondées sur le modèle CMI_2024 calibré avec des données jusqu’en 2019 avec un taux à long terme de 1,3 %. « CMI – pondération de 0 % pour 2020-2022 » est fondé sur le modèle CMI_2024, sans ajustement calibré et en appliquant des paramètres W de 0 aux années 2020-2022. Veuillez noter que les trois points « vides » pour les données de 2020, 2021 et 2022 n’ont pas servi pour la calibration de l’hypothèse d’amélioration.
Avertissement : Les taux d’amélioration calibrés selon cette approche de nouvelle normalité partent de niveaux de mortalité plus élevés en 2024. Si l’on devait associer cette approche à des tables comme CPM2024 (représentées approximativement par les points verts dans les graphiques ci-dessus), il pourrait être nécessaire d’augmenter les taux de mortalité de base dans les tables pour tenir compte de ce point de départ plus élevé.
Qu’en pensez-vous ?
Il existe de nombreux jugements actuariels lors de la calibration des échelles d’amélioration de la mortalité future; différentes méthodologies et différentes périodes de calibration peuvent entraîner différents niveaux d’amélioration de la mortalité projetés. Il est toujours nécessaire de faire preuve de jugement pour évaluer quelle est l’hypothèse d’amélioration appropriée pour un objectif donné. Voici quelques questions clés à considérer :
- Pensez-vous que les améliorations constatées dans les récentes échelles ICA-MI-2024 sont représentatives des améliorations futures des retraités canadiens bénéficiant de régimes à PD ?
- Les niveaux de surmortalité liés à la COVID-19 dans votre table de base et votre projection d’amélioration sont-ils cohérents ?
- Pensez-vous que la pandémie aura des répercussions durables sur les taux de mortalité ? Ces points de vue se reflètent-ils dans vos hypothèses ?
- Les hypothèses pré-pandémiques représentent-elles une approche raisonnable pour projeter les taux de mortalité pour les retraités qui ont survécu à la pandémie ?
Nous serions ravis de connaître votre point de vue. Veuillez nous faire part de vos commentaires ou questions en communiquant avec nous au lien suivant : https://www.clubvita.net/ca-fr/contact
1 On a utilisé ici l’édition CMI_2024 du modèle de projection du Continuous Mortality Investigation (CMI). Ce modèle est produit pour la profession actuarielle au Royaume-Uni. Il offre la flexibilité nécessaire pour être calibré à des données de la population canadienne et paramétré de manière appropriée pour tenir compte des particularités de celle-ci.